Les prodigieuses lumières de Hubert Reeves
« L'histoire du cosmos, c'est l'histoire de la matière qui s'éveille. L'univers nait dans le plus grand dénuement. N'existe au départ qu'un ensemble de particules simples et sans structures. Comme les boules sur le tapis vert d'un billard, elles se contentent d'errer et de s'entrechoquer. Puis, par étapes successives, ces particules se combinent et s'associent. Les architectures s'élaborent. »
Hubert Reeves, Patience dans l'azur.
J'ai servi la messe, souhaité devenir prêtre. J'étais fébrile à ma première communion et mon baptême fut confirmé. J'ai subi les soeurs, fus mis en rang par les Jésuites, ai suspendu ma présence à la célébration eucharistique dominicale une fois exprimé au curé de la paroisse — une exigence de mes parents — mon agnosticisme.
Ce fut lors d'un cours de philosophie orientale que je pus enfin mettre des mots sur cette énergie indicible que je percevais dans toute matière, cette essence universelle dans laquelle m'apparaissaient baigner toutes choses. Robert Linssen écrivait dans Bouddhisme, Taoïsme et zen : « Voir tout, lorsque nous regardons l'univers, c'est voir aussi bien au-delà de ses seules apparences de surface. C'est pénétrer dans son essence profonde par ce qu'il y a de plus intime et de plus inexprimable. »
Quelques années plus tard, je découvre et m'abreuve aux ouvrages d'Hubert Reeves dont la teneur confirmait l'absence d'un dieu indépendant, extérieur à nous et révélait cette énergie présente en toutes choses.
Doté d'une écriture limpide et d'une irréprochable rigueur scientifique, l'astrophysicien d'origine québécoise décrit l'origine du monde, à la lumière des connaissances scientifiques acquises à ce jour. L'histoire nous ramène au Big Bang, une fulgurante explosion survenue il y a quinze milliards d'années, qui donna naissance à notre univers perceptible. Celui-ci poursuit depuis ce temps sa dilatation et son refroidissement. «Nous avons été engendrés dans l'explosion initiale, au coeur des étoiles et dans l'immensité des espaces intersidéraux. »
Lorsque j'ai relu Malicorne — Réflexions d'un observateur de la nature, je fus captivé par la plume ludique et savoureuse de l'auteur qui évoque dans cet ouvrage son amour de la Vie dans ce qu'elle a de plus simple et de plus humble à offrir. « Un grand ballet de pollens se donne dans l'air bleuté quand, de la main, je cache le soleil matinal. De minuscules touffes blanches émergent de l'ombre, glissent lentement sur les couches d'air, s'illuminent un instant avant de retourner dans le sous-bois où elles se redessinent en sombre. » Ici l'esprit scientifique, souvent perçu comme froid, cérébral et cartésien, engendre une prose vibrante et chatoyante, un lyrisme engagé et contagieux.
Chaque fois que je m'offrais une relecture des œuvres de Hubert Reeves, je me demandais immanquablement quel chemin avait pu parcourir cet homme pour en arriver à un tel accomplissement sur les plans humain, scientifique et littéraire. J'ai trouvé la réponse dans Je n'aurai pas le temps — Mémoires publiés aux Éditions du Seuil en 2008.

Je fus ravi de découvrir le cheminement de l'auteur, charmé par sa passion en bas âge pour les sciences et les arts. Mais surtout, j'ai senti une connivence étroite avec le récit dont une partie se déroule à la même époque que celle de mes parents. Leur jeunesse en bordure d'un lac, le lac Saint-Louis pour le jeune Hubert et le lac Deux-Montagnes pour le jeune Wilfrid, qui allait devenir mon père. Tous deux ont suivi leur cours classique avec les jésuites au Collège Jean-de-Brébeuf, dans la même classe par surcroît. Mais là s'arrête la similitude. Hubert Reeves manifestait déjà au collège un intérêt marqué pour la nature dont il s'exerçait avec ferveur à comprendre les phénomènes, une quête dénuée d'intérêt pour mon futur père.
En face de la maison familiale des Reeves à Bellevue se trouvait une zone marécageuse d'où émergeait un archipel d'îlots minuscules que le jeune Hubert gagnait en chaloupe par le chenal Cardinal. « L'impression que faisait ce lieu sur moi était si intense que j'en oubliais de ramer. Sans bruit, sans aucun geste, je restais longtemps attentif au monde qui m'entourait. La nature alors me pardonnait mon intrusion et retrouvait son rythme. Des papillons jaunes et des libellules bleu acier voletaient au-dessus des herbes, tandis qu'en longues enjambées, des araignées d'eau glissaient sur la nappe liquide où se miraient les iris jaunes. » Ainsi raconte-t-il ses années d'enfance passées dans l'ouest de l'île de Montréal où toutes les occasions étaient bonnes pour acquérir de nouvelles connaissances. C'est là qu'en famille, il découvre l'infinitude de la voûte céleste. La nuit l'interpelle. Il devient insatiable: « Mon appétit était sans borne. Il me fallait de toute urgence prendre connaissance de tout ce qu'on avait découvert dans l'Univers. » Ses voeux ne tarderaient pas à se réaliser.
Les mémoires d'Hubert Reeves permettent au lecteur de suivre l'astrophysicien dans son cheminement. Doté d'une curiosité sans fin, l'homme saisit toutes les occasions pour pousser plus loin ses champs de connaissances tant terrestres que cosmiques, musicales que littéraires. Le récit mène le lecteur du Collège Jean-de-Brébeuf aux universités de Montréal, de McGill, puis de Cornell où l'étudiant qui y rédige un doctorat en physique rencontre les plus éminents scientifiques de la planète. L'ouvrage relate ses années d'enseignement en physique à l'Université de Montréal, son déménagement en Europe, ses innombrables voyages et collaborations scientifiques puis sa carrière d'auteur et de vulgarisateur et, au final, son installation définitive avec Camille, sa deuxième épouse, à Malicorne dans le nord de la Bourgogne où il jardine, plante des arbres et observe cette nature qui demeure pour lui une inépuisable source d'émerveillement et d'inspiration.

Aujourd'hui, alors qu'il constate qu'il manquera de temps pour accomplir tout ce qu'il rêve encore de réaliser, armé de sa phénoménale compréhension de l'Univers, il nous livre bien humblement, en conclusion de ses mémoires, sa perception personnelle de l'essence divine : « J'incline de plus en plus à penser que la nature de ce qu'on pourrait appeler, dans le sens le plus vague, la divinité (si elle existe...) se situe bien au-delà de la portée de nos facultés humaines. Qu'elle nous échappe autant que la théorie de la relativité d'Einstein échappe à l'intelligence d'une souris. Que nous arrivons au mieux à des perceptions vagues et périphériques, encore bien éloignées de son essence. »
Ce texte est tiré du livre Les mots de la terre de Yves Gagnon. Colloïdales, 2021.
Je n'aurai pas le temps — Mémoires. Hubert Reeves. Seuil, 2008
Par Yves Gagnon